JERZY GROTOWSKI OU LE VOYAGE INTERIEUR

10 sept

« Le théâtre doit reconnaître ses propres limites. S’il ne peut pas être plus riche que le cinéma, qu’il soit pauvre… » (J. Grotowski in. Vers un théâtre pauvre).

Jerzy Grotowski

Jerzy Grotowski

A son nom les mots de Gourou, de Réformateur de théâtre du XXème siècle tombent comme des mots magiques, où le rituel – si chère dans la démarche de ce chercheur et visionnaire – de ces leitmotive lexicaux viendrait tout éclaircir sans avoir besoin d’expliquer. Les hommages deviennent alors enterrements sémantiques, où sous le culte des éloges se terre le mépris d’en savoir plus … Comment celui qui en est leur victime doit-il se sentir, lui qui n’avait jamais manqué d’affirmer et de souligner que les individus créent des cultes, afin d’éviter les vraies questions, d’ignorer les possibilités autres, et de ne pas avoir à « faire vraiment » ce qu’ils ont profondément besoin de « faire » pour mener à bien jusqu’au bout leur propre voyage intérieur. Celui de Grotowski prendra son billet de départ dans l’héritage de son enfance.

Né en 1933, il a six ans lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate avec la violence que l’on sait en Pologne, avec elle suivront les fours crématoires, l’obscurantisme religieux, le stalinisme. Juste avant sa mort, le 14 janvier 1999, il reviendra sur son enfance en Pologne, et plus particulièrement sur deux livres qu’il lut durant la guerre en 8 et 11 ans. Le premier fut Les Evangiles, dont les prêtres qui enseignaient à son école en interdisaient la lecture, et où Jésus lui apparut comme un héros humain, un homme de défi n’ayant pas peur de ne pas mentir ; le second fut A search In Secret India  de Paul Brunton[1]qui relatait son voyage en Inde, à la recherche d’individus détenteurs de la sagesse.

Paul Brunton

Paul Brunton

De 1951 à 1955 il étudie l’art dramatique au Conservatoire Théâtral de Cracovie ; ceci est important, car lorsqu’il abandonnera la mise en scène, ce sera pour se tourner uniquement vers l’acteur « nu » qu’il appellera pour éviter toute confusion, avec l’acteur du répertoire, le « performer ».

Jerzy Grotowski

Jerzy Grotowski

De 1955 à 1960, il étudie la mise en scène, notamment à Moscou et Cracovie. Durant cette période il effectue aussi un voyage en Chine, ce qui l’incite à s’intéresser à la formation organique de l’acteur non européen, tout aussi bien chinois, japonais, que hindou ; il exigera du reste que, après sa mort, ses cendres fussent jetées sur l’Inde.

Dès le début c’est la problématique de l’acteur, de sa constitution organique, de son unicité, qui l’intrigue et l’intéresse. Il critique et méprise le théâtre où l’acteur n’atteint pas à une organicité exemplaire. Dès le début, il cherche à parvenir à ce que l’acteur soit vrai, comme libéré de toute pesanteur, aussi bien technique qu’idéologique, pour atteindre ce qu’il appelera jusqu’à la fin de sa vie cet état de « transe » où s’intègrent tous les pouvoirs spirituels et physiques de l’acteur.

Il met en scène en 1957, en commun avec Aleksandra Mianowska, Les Chaises de Ionesco, au Stary Teatr de Cracovie, c’est ensuite Oncle Vania d’Antoni Tchekov en 1958, puis en 1960 Faust de Johann W. Goethe  à Poznan. Toutes ses mises en scène étaient encore dans leur facture très conventionnelles, mais des essais formels apparaissaient déjà de ci de là, et surtout l’absence de toute psychologie et de comportement réaliste laissaient clairement apparaître sur la scène des conflits d’idée, de conceptions du monde et des discussions intellectuelles. Si elles ne lui amenèrent aucun succès aux yeux des critiques et du monde théâtral polonais, elles le confortèrent dans sa voie, à tel point qu’il écrivit à cette époque une proclamation de foi, qui fit du bruit, sous le titre « Mort et réincarnation du théâtre » ayant pour sous-titre La Mort du théâtre sous sa forme actuelle [...] paraît inévitable. »  Quel était donc ce jeune metteur en scène qui se permettait un tel toupet ? Mais Grotowski continue sa route, son voyage, en instituant le « néo-théâtre », un art spécial qui entamait un dialogue privilégié à l’aide d’attitudes strictement intellectuelles, entre les spectateurs et la scène. Il prend en 1959 la direction d’une scène expérimentale à Opole qu’il appelle le Théâtre des 13 rangs. En 1960 il monte entre autres un drame érotique vieil indien Siakuntala selon Kalidasa[2]. La critique était toujours très déçue, pourtant pour ceux qui savaient voir, apparaissaient des élèments nouveaux comme la destruction du couple scène/auditoire ainsi que le devoir des acteurs de recréer et faire fonctionner entre eux tout un monde de signes gestuels et vocaux. Ce qui était très fécond pour leur perfectionnement technique, car la création de tous ces signes les obligeait à un travail titanesque, eux qui devaient être en mesure de recréer tous ces signes, être en mesure de recréer à chaque représentation ce que Grotowski appellera leur « partition physique ». Qui a d’ailleurs eu l’occasion de voir au théâtre ou en vidéo les acteurs de Grotowski n’aura pu qu’être impresionné et avoué qu’il n’avait jamais vu d’acteurs aussi bons et ce même lorsqu’ils n’étaient pas dirigés en personne par Grotowski. Qu’il me suffise de rappeler ici la performance de l’acteur fétiche de Grotowski , Ryszard Cieslak[3],  dans le  Mahabharata de Brook[4].

Ryszard Cieslak

Ryszard Cieslak

En 1965, il s’établit à Wroclaw et y fonde le Teatr Laboratorium ; ses mises en scènes font de plus en plus de bruit, de jeunes acteurs sortant des conservatoires veulent travailler avec lui. Il déclare la création de son « Théâtre pauvre », où l’acteur à l’aide des plus simples accessoires est à la fois l’incarnateur et l’organisateur de l’espace scénique, des mouvements, des sons et de la musique. Il monte dans cette optique Akropolis selon Wyspanski, puis, entre autres, Le Prince Constant de Calderon, revu et corrigé selon la vision romantique de Słowacki, avec jsutement dans le rôle titre ce fabuleux Ryszard Cieslak. Et le miracle se produit : Cieslak n’est plus un acteur incarnant un rôle, mais atteint l’état de « transe » ultime, par une vivisection et un don total de soi. Aller plus loin dans cette voie n’était plus et pas possible. Il y eut bien, en 1969, son magnifique Apokalipsis cum Figuris[5], une improvisation sur différentes thèmes bibliques, mais Grotowski était déjà encore un petit peu plus loin, et ne comptait pas s’endormir sur les lauriers de la gloire. En allant vers un théâtre encore plus « pauvre », il laisse derrière lui le théâtre pour s’engager dans une activité para théâtrale, où seul est en jeu l’acte authentique et absolu permettant à l’homme de « dépasser sa condition brute».

Ryszard Cieslak

Ryszard Cieslak

Dans ce but il ferme, en 1970, son Teatr Laboratorium et voyage un peu partout dans le monde, animant des conférences et des stages. En Colombie il exprime ainsi son « idéal » : « Qu’est-ce que c’est pour moi que le théâtre-laboratoire ? Au début, c’était un théâtre. Ensuite un laboratoire. Et maintenant c’est un endroit où j’espère pouvoir être fidèle à moi-même. C’est un endroit où je m’attends à ce que chacun de mes compagnons puisse être fidèle à soi. C’est un endroit où l’acte, le témoignage donné par un être humain sera concret et charnel [...] Un tel endroit, un tel lieu est indispensable. Si le théâtre n’existait pas, on aurait trouvé un autre prétexte ». Cet endroit il le trouvera en Italie, à Pontedera, il y continue sa recherche dans laquelle l’homme sera vraiment lui-même et retrouvera la spontanéité de l’enfance par l’intermédiaire d’une conscience « très naïve ». Comme on le voit le voyage intérieur est loin d’avoir trouvé son terminus… contrairement à celui de tous ces metteurs en scène polonais, lancés à grands coups de trompettes et fanfares dans du théâtre de plus en plus « riche », depuis 1989, et oubliés parce que plus que minus !?

Jerzy Grotowski College de France

Jerzy Grotowski College de France

Grotowski recevra de la France l’honneur suprême en 1997 d’une chaire specialement ouverte pour lui au Collège de France[6]. Son discours inaugural restera dans les annales, non seulement par son contenu, mais aussi par son si bon et beau français tout emprunt de la suavité slave. Malheureusement il mourra deux ans plus tard, en Italie, nous laissant désormais seuls cheminer et voyager sans billet de retour dans ce monde d’aujourd’hui devenu nullement le théâtre de l’absolu mais un théâtre du plus mauvais vaudeville. La capitale polonaise ne l’aura jusqu’à ce jour honoré que d’un lycée qui porte son nom. Nul n’est prohète dans son pays et encore moins dans celui-ci…


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Brunton

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Kâlidâsa

[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Ryszard_Cieślak

[4] https://www.youtube.com/watch?v=EENh1hxkD6E

[5] https://www.youtube.com/watch?v=sssaHwZphj

[6]https://www.youtube.com/watch?v=Hzfpd6tm2sA

2 Réponses à “JERZY GROTOWSKI OU LE VOYAGE INTERIEUR”

  1. Jolanta 10 septembre 2016 à 18 h 43 min #

    Tres interesant!

  2. varsovieguide 10 septembre 2016 à 20 h 27 min #

    Merci beaucoup. J’avais peur que cela soit un peu long, mais ca plait!

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